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Pour cela, il faut prendre au pas une piste intérieure et ralentir l'allure à la limite de l'arrêt, sans toutefois s'arrêter et en conservant le cheval droit. C'est la main seule, par une douce pesée, qui retient le cheval. Les jambes sont inactives et n'interviennent que pour démarrer le mouvement ou le redémarrer s'il s'est interrompu. Tant que le cheval pèse tant soit peu à la main, c'est qu'on va trop vite. Chaque pas doit être nettement distinct du précédent, procédant d'un instant de quasi-immobilité pour retourner à un instant de quasi-immobilité. C'est cependant dans cet instant de quasi- immobilité que se trouve contenue l'impulsion du pas suivant, comme dans la marche de parade des Grenadiers anglais, et l'on sent très bien qu'on est allé trop loin et qu'on a eu la main trop lourde quand tout à coup l'action s'éteint.
Quatre phénomènes accompagnent le pas compté quand il est réussi.
1. L'apparition de petites flexions de mâchoires spontanées.
2. Une importante remontée du garrot.
3. Une nette diagonalisation du pas.
4. Un renforcement de la secousse perçue au moment du poser des postérieurs.
L'apparition des flexions de mâchoires spontanées est un phénomène très intéressant et très fructueux pour le reste du dressage. Je l'explique ainsi : quand un cheval se déplace dans une attitude non rassemblée, il avance et recule rythmiquement sa tête, à raison d'une élongation tous les deux pas, exactement au moment où il « pousse » de derrière. Ceci crée des variations d'appui qui sont atténuées par le fait que la main du cavalier accompagne le mouvement. Si la main du cavalier se bloquait, essayant en quelque sorte d'obtenir par force la fixité de la tête nécessaire au rassembler, elle provoquerait un grand trouble chez le cheval qui aurait à chaque foulée à fléchir sans son dos, sa nuque et sa mâchoire sans y avoir été préparé. Comme, au pas compté, la poussée des postérieurs est forcément réduite, les variations de tension dans les rênes (la main du cavalier étant fixe par rapport au corps du cheval) sont également considérablement diminuées et le cheval, au lieu de se défendre, les entérine en cédant moelleusement.
L'élévation spectaculaire du garrot provoquée par le pas compté s'explique par le fait que, dans ce mouvement raccourci, l'engagement du postérieur au soutien est très faible. Requis d'aller très lentement, le cheval ne peut retenir sa masse que par un effort accru des antérieurs. Pour ce faire, il doit bander les muscles, de la base de son encolure, et pousser au maximum vers le bas sur ses antérieurs, ce qui, vu l'absence de clavicule, remonte par réaction le garrot. Ce n'est que lorsque le garrot est bloqué en position haute, que cette poussée vers le bas peut s'exercer à plein. Cette remontée du garrot est nettement perçue par le cavalier qui alors a l'impression que son cheval est, avec ses antérieurs, comme un danseur qui « fait des pointes ».
Parlons maintenant de la diagonalisation. Quand un cheval accélère le pas, il a tendance à latéraliser son allure (les deux sabots d'un même bipède latéral ont tendance à rapprocher l'instant de leurs posers). Quand le pas se ralentit, il a tendance à se diagonaliser (les deux sabots d'un même bipède diagonal ont tendance à rapprocher l'instant de leurs posers). C'est une loi aisément vérifiable de la locomotion équine (cf. chapitre XIX: le pas).
Le pas compté étant un pas très lent favorise évidemment la diagonalisation. Cette diagonalisation a un double intérêt.
Premier avantage : si l'on réussit à étendre le geste tout en conservant la cadence du pas compté qui crée la diagonalisation, on aboutit au pas d'École qui est une allure extrêmement belle.
Deuxième avantage : en raccourcissant à l'extrême le pas tout en conservant la cadence qui a permis la diagonalisation, on arrive à la « mobilité en place », esquisse d'un doux piaffer, et école du piaffer.
Il peut arriver au début avec certains chevaux qu'en ralentissant excessivement, on perde la diagonalisation. Autrement dit, avec certains chevaux, la diagonalisation du pas n'augmente avec la lenteur que jusqu'à un certain point au-delà duquel elle s'altère à nouveau. Le pas compté dans ce cas ne devrait pas être ralenti au- delà de cette limite.
Pour être conscient de cette diagonalisation, il faut soigneusement concentrer son attention sur le poser au sol des membres du cheval. Pour cela, il est utile de connaître la séquence particulière de ces posers, au pas (cf. chapitre XIX) et de se la représenter mentalement quand le cheval marche.
On y est grandement aidé par le fait que le poser des postérieurs devient, dans le pas compté, beaucoup plus énergique que dans le pas ordinaire, ce qui est la quatrième des caractéristiques du pas compté énoncée ci-dessus. Cela tient vraisemblablement à ce que, dans le pas compté, vu le raccourcissement des foulées, il y a peu d'engagement d'un postérieur et par conséquent peu de désengagement de l'autre. Cet autre postérieur ne peut donc se détacher du sol et se porter en avant à son tour qu'au prix d'un ploiement hâtif et accentué des articulations du grasset et du jarret, et c'est ce mouvement brusque que l'assiette du cavalier perçoit. Le poser du postérieur qui vient à l'appui est d'autant plus marqué que le transfert de poids d'un postérieur sur l'autre se fait dans un intervalle de temps plus court que dans le pas ordinaire, où ce transfert est plus progressif.
Notons que de ce fait le pas compté est un excellent éducatif du rassembler, puisqu'il permet de mettre en évidence deux de ses caractéristiques : relèvement du garrot et flexion des articulations du grasset et du jarret.
Cette importance prise par la battue des postérieurs est peut- être ce qui a fait nommer ce mouvement pas compté. Une image me permettra ici de tenter de faire partager une sensation. Imaginons un compte-gouttes plein d'un liquide quelconque. Si nous pressons trop fort, tout le liquide gicle en une seule fois. Si nous ne pressons pas assez, rien ne vient. Un tact spécial est requis pour détacher les gouttes une à une.
De la même façon, au pas compté, chaque pas est comme libéré par une cession judicieuse de la main et doit donner au cavalier l'impression d'une grosse goutte grasse qui s'écrase au sol. Les pas sont « comptés » comme avec un compte-gouttes.
Le pas compté offre, dans les débuts, trois sortes de difficultés : rectitude, légèreté et régularité.
Lors des premières séances de pas compté, le cheval tente d'échapper à la contrainte en se « tortillant », essayant constamment de placer son arrière-main d'un côté ou de l'autre. La réponse à apporter est très simple : si le cheval porte sa croupe à droite, il faut avancer la main gauche et vice-versa. Autrement dit, il faut amener la tête du côté de la défense en avançant la main extérieure. La croupe se replace alors derrière les épaules dans le sens du mouvement, mais il faut ensuite ramener la tête en place en cédant de l'autre rêne. Et comme on a cédé successivement de chaque rêne, il est vraisemblable que le cheval en profitera pour marcher droit certes, mais plus vite. Il faudra donc reprendre une douce action de main pour ralentir et revenir à la vitesse de référence. Sur quoi le cheval probablement essayera de se tortiller à nouveau et il faudra recommencer toute la man½uvre, jusqu'à ce que le cheval renonce à sa défense et se maintienne droit de lui-même.
Progressivement, à chaque ébauche de défense correspond une ébauche d'avancée de la main extérieure, qui suffit à maintenir le cheval droit, si bien que la rectitude est maintenue par le cavalier à l'aide de cessions infinitésimales sur l'une ou l'autre rêne. La légèreté est, du même coup, obtenue.
Un pas compté qui ne serait obtenu que grâce à une traction permanente notable des deux rênes n'aurait pas de valeur.
Nous avons vu au chapitre « séparation des aides » qu'il était de bonne école de s'exercer à n'agir que d'une main à la fois. Maintenir son cheval rigoureusement droit au pas compté par d'imperceptibles pesées de rênes isolées relève de l'Art et procure de grandes satisfactions.
Pour le cavalier qui ne serait pas familier avec ce maniement des rênes, l'exercice de base consiste à tourner par cession de la rêne extérieure. La maîtrise de cette façon de faire une fois obtenue, on effectuera des serpentines au pas, toujours par cession de la main extérieure, et enfin on resserrera les serpentines jusqu'à la ligne droite.
Le pas compté est un des exercices les plus fructueux qui soient. Il enseigne l'équilibre au cheval et en donne la notion et le goût au cavalier. Il enseigne le « main sans jambes » (et si le mouvement s'éteint, le « jambe sans main ») absolus. Il amène le cavalier à prendre instinctivement la « grande position » de l'écuyer, jambes inactives et relâchées a priori, buste légèrement en arrière, rein soutenu, mains dans une position moyenne, où les doigts ne sont ni complètement fermés, ni complètement ouverts.
L'équilibre exquis qu'il provoque chez le cheval peut être mis à profit pour lui enseigner différents mouvements, tels l'épaule en dedans, ou l'appuyer, les tournants autour des épaules ou des hanches, les pirouettes et pirouettes renversées. Placé dans l'équilibre du pas compté, le cheval cède spontanément aux actions de jambe isolée les plus fines.
Plus que l'amplitude des pas, c'est leur cadence que l'on essaie de ralentir dans un pas compté. Les bons chevaux, la première fois qu'on leur demande un pas compté, ont tendance à étendre leurs foulées de pas et à se mettre spontanément au pas d'école. Il ne faut évidemment pas s'y opposer. D'une façon générale, dans la progression du dressage, il faut chercher à développer progressivement l'extension du geste au pas compté.
Mais cette recherche d'amplitude ne doit pas se faire au détriment, si peu que ce soit, des trois caractéristiques fondamentales que sont la remontée du garrot, la diagonalisation du pas et la battue marquée des postérieurs. La régularité du pas compté est assurée quand ces trois éléments sont présents en permanence sans que la cadence du mouvement s'altère.
Je voudrais pour conclure ce chapitre avancer une explication de l'efficacité du pas compté.
D'une façon schématique, on peut considérer que le système musculaire du cheval comporte deux grands ensembles. Les muscles qui provoquent la locomotion d'une part ; ceux qui maintiennent la carcasse ensemble et fixent ses dispositions angulaires d'autre part.
Dresser un cheval, c'est essentiellement tenter de maîtriser et de tonifier ce deuxième système pour donner à la locomotion tout son éclat.
L'école ancienne, ainsi que l'école officielle moderne, cherche à atteindre le deuxième système au travers du maniement et du perfectionnement du premier.
L'école Bauchériste cherche à dissocier les deux, en travaillant d'abord le cheval à l'arrêt. Baucher pensait qu'un cheval arrêté pouvait moins se défendre parce qu'il avait ses quatre membres au sol. Cette opinion lui a été reprochée, à juste titre à mon avis. Ce qui est intéressant, dans l'arrêt, c'est l'absence de mouvement qui permet de travailler sur la seule position, mais le cheval, ancré sur ses quatre membres, est sans doute plus à même de résister, s'il le désire.
Introduisant le mouvement « au compte-gouttes », le pas compté conserve l'avantage de la quasi-immobilité qui permet de « dissocier la force et le mouvement » selon la formule Bauchériste, en lui ajoutant celui d'une base de sustentation mouvante, et par conséquent moins ferme que dans la station arrêtée.
En somme, il combine les avantages de l'arrêt et du mouvement.
